Une chronique de SIXTINE
Dans un paysage rock français souvent tiraillé entre nostalgie et hybridations faciles, l’album « Anthropolis » de KO-MA s’impose comme un objet plus ambigu, presque conceptuel. Album sorti le 6 mars dernier sous les labels Kinsfolk, MA Saret Records, Coeur sur Toi Records et No Need Name, « Anthropolis » marque l’aboutissement d’un travail de style entre le premier EP « TRENCADIS » et les deux expérimentations « Blurry » et « Blurry 2 ».
Derrière ce titre qui évoque l’étude des comportements humains, le groupe propose une immersion fictive dans les tensions contemporaines telles que l’anxiété, l’adversité et la résilience qui s’entremêlent dans des tensions sonores.
Une matière sonore organique et fragmentée
L’un des points forts de l’album réside dans son travail rythmique. Plutôt que de s’ancrer dans un groove stable, les morceaux évoluent par micro-ruptures. Les batteries alternent entre patterns répétitifs proches du krautrock et éclatements plus imprévisibles. Toute la tension instaurée par les thèmes de l’album est envoyée par ondes de choc dans les oreilles de l’auditeur. On vit ainsi les vagues d’angoisses, les moments de respiration et de désespoir.
En parallèle, « Anthropolis » refuse les formats traditionnels. Les morceaux avancent par blocs, comme des séquences qui s’agrègent, avec une écriture fragmentée qui renforce l’idée d’une observation distanciée des émotions.
Pour autant, dans cet ensemble qui pourrait semblait surproduit, KO-MA évite les envolées démonstratives. Le jeu reste au service d’une tension globale, presque dramatique, comme si chaque morceau cherchait son propre point de rupture. Mais surtout le jeu est au service du message délivré, il se veut le reflet des émotions qui sont portées par cet album et non une démonstration technique.
Crédit photo : © Léonard Szakow et Eliot Remblier
Une critique de la société moderne
Dans cet album, KO-MA nous fait suivre l’évolution de différents personnages, certes fictifs, mais qui se veulent l’écho de la société moderne. Le fil rouge est mené par l’intoxication d’un réseau d’eau qui devient le symbole invisible d’un dysfonctionnement global. Elément qui fait écho en 2026.


Les 11 titres passés au crible
1 – Dès son ouverture avec « I.Light », KO-MA pose les bases de son univers conceptuel. Anthropolis n’est pas seulement un décor, mais un personnage à part entière. À travers deux jeunes protagonistes issus des classes populaires, le groupe dresse le portrait d’une société déjà en phase terminale. La gare devient un symbole : un lieu de passage pour des vies qui, paradoxalement, semblent bloquées. La prise de conscience devient brutale, amère et annonce le chaos à venir. Musicalement, malgré un tempo contenu pour du punk, les riffs agressifs accompagnent cette montée de tension jusqu’au point de rupture où l’émeute éclate dans une métaphore de l’entropie sociale qui structure tout l’album.
2 – Avec « T.Faked », KO-MA change de focale pour observer l’autre extrémité du spectre social. « Tony Jr » incarne l’illusion de la réussite. Le consumérisme et le capitalisme sont poussés à leur paroxysme pour mener le personnage à l’excès jusqu’à la trahison de cette ville dont il s’estime le roi. Le rythme de la musique se veut plus structuré, avec une guitare plus sèche et des motifs en boucle. La musique adopte cette structure plus mécanique avec ces motifs répétitifs pour traduire cette artificialité sociale. On retrouve aussi des moments noise plus éclatés reflet de l’excessivité du personnage jusqu’au point de non-retour.
3 – « H.Eyed » ramène l’auditeur dans une réalité plus brute mais plus palpable. Le protagoniste principal a sacrifié ses valeurs après avoir découvert certaines vérités qu’il n’avait pas les moyens d’affronter. Le morceau fonctionne presque comme une étude sociale. Le corps devient le terrain où s’expriment les dysfonctionnements du système. La maladie, l’épuisement et la résignation deviennent des prolongements naturels de l’environnement toxique décrit depuis le début. On entend des dissonances légères qui font ressentir la lascivité du personnage, des ruptures de rythme et des effets (delay, reverb) qui renvoient à ce sentiment de déliquescence. La fin du morceau se fait dans la douleur et les hurlements du chanteur.
4 – « R.Pressure », titre plus qu’équivoque, parle de pression qui monte jusqu’à l’implosion : pression sociale, politique et mentale. Le morceau se veut ici le reflet de ce sentiment de pression constante qui nous pousse à franchir toujours plus de limites. On a une montée en intensité avec une batterie plus lourde, martelée et des guitares saturées. Le mix est dense, presque trop, mais pour nous faire ressentir cette pression physiquement.
5 – « O.Gain » poursuite cette logique en montrant que même les bonnes intentions peuvent être dévoyées. Un inspecteur, sous couvert de justice sociale, ne recherche en réalité qu’à prouver sa propre valeur. La musique devient fonctionnelle avec un rythme régulier, presque « industriel », avec une structure prévisible, qui reflète son obstination procédurale. Le personnage est en réalité conditionné par des objectifs seulement professionnels. A la fin il est prêt à tout sacrifier pour la vérité.
6 – Le récit va entrer dans un interlude mental à travers « P.Pattern ». On plonge dans le psyché d’un journaliste d’investigation marqué par des traumatismes anciens. Musicalement, on entre dans une transe mécanique à travers des motifs répétitifs et un groove cyclique. Ici, l’auditeur subit, tout comme le protagoniste, cette structure répétitive et presque hypnotique qui traduit cette idée de boucle dépressive.
7 – « O.Means » pose ensuite les contours du principe de « compromis social ». La question est toujours de savoir ce qu’il reste de l’éthique lorsqu’elle est confrontée au pouvoir. La musique vient se faire écho de cette dualité par des ruptures de rythme avec des breaks imprévisibles. Le morceau hésite, s’emballe, ralentit, hurle, au grès des hésitations de son protagoniste. Comme le personnage, il ne sait plus où est la limite.
8 – « N.fit » pousse cette idée encore plus loin en évoquant un personnage (le Maire) prisonnier de ses ambitions et de la corruption. KO-MA évite toute caricature en proposant un personnage lucide sur sa propre corruption. Cette complexité morale constitue l’une des forces narratives de l’album. Les contrastes musicaux viennent souligner cette ambivalence. Les passages plus posés ne rassurent jamais vraiment, laissant toujours planer une tension sous-jacente. On entend deux voix qui semblent se parler pour renforcer l’image de la confrontation interne.
9 – Et finalement l’antagoniste se révèle totalement dans « A.Genic ». Perdu dans les affres de la cupidité il ne sait plus qui il est et devient sans émotion, sans identité. Il devient le produit d’un système qui lui a appris que survivre justifie tout. KO-MA vient ici proposer un morceau totalement « désincarné » pour être le reflet d’une déshumanisation totale. Le son est clinique, avec peu d’émotions et des textures minimalistes. Les paroles sont slamées pour montrer le côté déclaratif du personnage et peu animé. Fait notable, ici les paroles sont en français. Comme un sens caché ?
10 – Comme dans la phase finale du deuil, « L.Duty » traite de l’acceptation. Le personnage au centre de ce morceau à un engagement politique honorable fait pour améliorer le monde. Mais elle réalise que ses efforts n’ont aucun poids face à la corruption systémique. Sa désillusion agit comme un commentaire direct sur l’impossibilité de réformer un système déjà trop dégradé. On retrouve ici en parallèle un morceau avec un structure stable, un tempo régulier, une tonalité plus neutre qui agit comme un dernier vestige d’ordre et de moralité avant l’effondrement final.
11 – Puis la chute finale, littéralement, avec « S.Down ». Tout s’effondre. La musique est déconstruite, le son s’effondre lui-même. On retrouve de la saturation avec une perte de structure, comme la société qu’elle décrit. Pourtant, au milieu des ruines, subsiste une idée : cette chute était peut-être inévitable et dans ce chaos pourrait encore naître une possibilité de renouveau. KO-MA choisit une approche presque philosophique en suggérant que la ville n’est que le reflet amplifié des failles humaines et que la chute n’est peut-être pas une fin en soit mais un préalable à une reconstruction possible sur laquelle nous avons une maitrise.
Le talent d’« Anthropolis » se trouve dans le fait que ce n’est pas simplement une succession de morceaux. La musique transcrit les paroles et leurs émotions. On est confronté à des évolutions sonores : flottantes, mécaniques, fragmentées, déstructurées au grès de l’évolution des narrations. Le chant, souvent en retrait dans le mix, agit en réalité comme un fil conducteur fragile. Il ne domine jamais l’instrumentation, préférant s’y fondre, parfois jusqu’à la limite de la disparition. Ce positionnement vocal participe pleinement à l’identité du disque : l’humain n’est pas au-dessus du chaos sonore, il y est plongé.
Verdict
Avec « Anthropolis », KO-MA ne cherche pas à séduire immédiatement. L’album demande plusieurs écoutes pour révéler ses lignes de force, ses tensions internes, et surtout sa cohérence esthétique. Ce n’est pas un disque d’accroche, mais un disque d’immersion.
Seul point noir de cet album : les morceaux sont relativement longs avec une moyenne de 5mn30 par morceaux. Il est donc assez complexe d’être parfaitement impliqué du début à la fin dans l’écoute. Certaines productions auraient pu être économisées mais une fois cet album décortiqué on comprend parfaitement les choix artistiques. Chaque scénario doit être raconté pleinement pour donner de la cohérence au projet.
Egalement, ce qui marque principalement c’est que là où beaucoup de formations contemporaines empilent les influences, KO-MA les digèrent pour construire un langage propre, encore en mutation mais déjà identifiable.
Pour finir, et si on fait un « Boggel » avec les morceaux pour récréer le terme Anthropolis ?
- A.Genic : on entamerait avec le côté déshumanisé de la société,
- N.Fit : Puis de lucidité sur sa corruption,
- T.Faked : l’exposition d’une vie illusoire basée sur une artificialité sociale ;
- H.Eyed : l’oppression de la société par le travail : on abandonne nos valeurs pour survivre ;
- R.Pressure : une pression sociale qui nous oblige à dépasser les limites ;
- O.Gain : le dévoiement du corps de justice ;
- P.Pattern : boucle dépressive qui s’installe;
- O.Means : la dualité du compromis social entre vie publique et vie privée ;
- L.Duty : l’impossibilité de réformer un système trop dégradé ;
- I.Light : la prise de conscience amère de ce monde en phase terminale ;
- S.Down : Cette société s’effondre avant le silence et le renouveau (si elle se ressaisit).
L’identité de projet : un coup de génie pour KO-MA !
Pour les voir en concert :

KO-MA – “T.Faked” (Studio Video)
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Angéla DUFIN – NRV Promotion




