Ready For Prog 2026, le prog en question

TEMIC en concert au Ready For Prog Festival 2026 à Toulouse
🔥 Lecture rock’n’roll : 27 min chrono

Avant de revenir en images sur la sixième édition du Ready For Prog Festival, organisée les 16 et 17 octobre 2026 au Rex de Toulouse, MRR prolonge un débat ouvert par Luc sur Music Waves puis repris par Stéphane Gallay : le metal progressif traverse-t-il une crise propre au genre ou reflète-t-il des transformations plus larges du live, des publics et de la manière dont la musique se découvre aujourd’hui ? Une réflexion suivie du portfolio photographique des six groupes programmés cette année.

Metal prog : crise du genre ou du modèle ?

L’édito « Qui écoute encore du metal progressif ? », publié par Luc sur Music Waves, pose une question volontairement brutale : « Qui écoute encore du metal progressif ? ». Je partage largement son constat. Le genre s’est en partie enfermé dans ses codes, certaines productions se ressemblent et les difficultés rencontrées par plusieurs concerts ou festivals spécialisés ne peuvent être ignorées.

Mais une autre question mérite d’être posée : sommes-nous réellement face à une crise du metal progressif, ou regardons-nous à travers lui les symptômes d’une transformation beaucoup plus large du live, des usages culturels et de la manière dont les publics découvrent aujourd’hui la musique ?

La sixième édition du Ready For Prog Festival, organisée les 16 et 17 octobre 2026 au Rex de Toulouse, offre un terrain particulièrement intéressant pour prolonger cette réflexion. DGM, Philosophobia et Amon Sethis se partageaient la soirée du vendredi ; TEMIC, Kingcrow et After Lapse celle du samedi. Six groupes, deux soirées, une programmation entièrement consacrée à cette scène.

Selon les chiffres communiqués par Luc, le festival a accueilli 130 personnes le vendredi et 150 le samedi. Ces chiffres interrogent. Mais que mesurent-ils réellement ?

Quand une musique progressive devient prévisible

Sur le constat artistique, difficile de nier le problème soulevé par Luc.

Le metal progressif s’est progressivement doté de sa propre grammaire. Mesures asymétriques, changements rythmiques, longues compositions, virtuosité instrumentale, polyrythmies, passages atmosphériques, concepts développés sur plusieurs titres : tous ces éléments ont participé à construire son identité.

Un break en 7/8 n’est pas créatif parce qu’il est en 7/8. Une composition de quinze minutes n’est pas progressive par sa seule durée. Une démonstration instrumentale impressionnante ne crée pas nécessairement une émotion.

Le paradoxe est particulièrement cruel pour une musique dont l’identité repose historiquement sur l’idée de progression : elle supporte probablement encore moins que les autres de devenir prévisible.

Sur ce point, la réflexion de Luc mérite d’être entendue. Une partie du metal prog semble parfois davantage perfectionner un vocabulaire existant qu’en inventer un nouveau.

Quelques jours après l’édito de Music Waves, Stéphane Gallay, qui couvrait lui aussi le Ready For Prog, proposait une autre lecture dans son article « De quoi le prog est-il le nom ? », publié sur Blog à part. Il rappelait qu’un genre installé depuis plusieurs décennies finit presque inévitablement par développer ses propres références, ses codes et ses répétitions. Le phénomène n’est donc peut-être pas spécifique au metal progressif. La question devient plutôt de savoir comment une scène arrivée à maturité continue à produire de nouvelles formes sans renier ce qui constitue son identité.

La production moderne peut accentuer cette impression. Les mêmes environnements numériques, simulations d’amplificateurs, banques de batteries et méthodes d’édition permettent d’obtenir des résultats techniquement remarquables, mais peuvent aussi rapprocher les textures sonores lorsque les mêmes choix esthétiques sont reproduits. Le problème n’est pourtant pas Neural DSP, GetGood Drums ou le home studio.

Un outil n’écrit pas une chanson. L’uniformisation apparaît lorsque l’outil devient lui-même une esthétique par défaut. Et ce phénomène dépasse largement le metal progressif.

Quand les groupes évoluent… sortent-ils du prog ?

C’est probablement le paradoxe le plus intéressant du débat. Luc cite Leprous comme exemple d’un groupe ayant contribué à la meilleure fréquentation du Ready For Prog tout en considérant qu’il ne fait plus réellement de metal progressif aujourd’hui. Il évoque également Myrath, qui jouait à Toulouse le lendemain de cette dernière édition devant un public nettement plus important, alors que sa musique s’est elle aussi éloignée du prog de ses débuts.

Mais cette observation soulève immédiatement une autre question.

Lorsqu’un groupe s’écarte progressivement des codes établis du genre, introduit d’autres influences ou développe un langage plus personnel, il risque paradoxalement de ne plus être considéré comme progressif.

Le genre se retrouve alors confronté à une étrange contradiction : plus certains artistes font évoluer leur musique, plus nous avons tendance à considérer qu’ils ne font plus de prog.

Plini résumait lui-même ce paradoxe dans une interview accordée à Music Waves :

L’étiquette metal progressif est ridicule parce que ça dit progressif mais on l’associe généralement à un certain style qui ne progresse pas : ça ressemble à du Rush ou du Dream Theater mais sinon ce n’est pas du metal progressif.

Leprous offre une autre illustration de cette évolution permanente. Les transformations opérées au fil de ses albums ont progressivement éloigné le groupe de certains marqueurs immédiatement associés au metal prog traditionnel. Mais faut-il en conclure que Leprous a cessé d’être progressif ou, au contraire, qu’il a appliqué à sa propre musique le principe même de progression ?

Einar Solberg décrivait d’ailleurs la construction de la carrière du groupe en des termes très éloignés de l’idée d’un succès soudain :

Nous n’avons jamais connu de percée soudaine. Tout s’est construit peu à peu, par effet boule de neige.

La remarque éclaire aussi la dimension économique du sujet : une audience se construit dans le temps, et cette construction conditionne directement la capacité d’un groupe à mobiliser du public et à vendre des billets. Une audience ne se décrète pas. Elle se construit, parfois pendant des années.

La question peut être posée, avec des trajectoires très différentes, à propos de Haken, Caligula’s Horse, TesseracT, Plini, Night Verses, Soen, Ihlo ou Nospūn. Tous utilisent une partie du vocabulaire progressif sans le reproduire exactement de la même manière.

C’est peut-être moins le metal progressif qui disparaît que la frontière qui permettait autrefois de le définir facilement.

 

Kingcrow live au Ready for Prog Festival 2026 Live Report MRR

Pourquoi 130 ou 150 spectateurs ?

Revenons au Ready For Prog Festival. Les chiffres de fréquentation sont faibles, mais ils ne permettent pas, à eux seuls, de conclure que le public n’écoute plus de metal progressif. Une fréquentation mesure d’abord une capacité de mobilisation dans un lieu donné, à une date donnée, avec une programmation donnée, un prix donné et dans un environnement concurrentiel donné.

Elle ne mesure pas directement le nombre de personnes qui aiment cette musique. C’est une différence essentielle.

Dans notre précédent article consacré à la question « Une bonne affiche suffit-elle encore ? », nous insistions déjà sur trois notions qu’il faut distinguer : qualité artistique, notoriété et capacité de mobilisation.

Or le Ready For Prog 2026 ne manquait précisément pas de légitimité artistique. DGM était la tête d’affiche du vendredi et TEMIC celle du samedi. Pour les amateurs de metal progressif, les deux propositions avaient de solides arguments : d’un côté un groupe italien installé depuis de nombreuses années dans la scène prog metal, de l’autre un projet réunissant plusieurs musiciens déjà reconnus et rapidement identifié comme un supergroupe dans cet univers.

La question n’est donc pas de savoir si ces formations avaient la légitimité artistique pour occuper cette position dans l’affiche.

Elle est différente : quelle est leur capacité réelle à mobiliser plusieurs centaines de spectateurs à Toulouse sur un week-end précis ?

Cette distinction est fondamentale. Un groupe peut bénéficier d’une excellente réputation auprès des connaisseurs, disposer d’un public international et constituer une tête d’affiche parfaitement cohérente artistiquement, sans posséder pour autant, dans chaque ville, une force de mobilisation comparable à celle d’artistes bénéficiant d’une exposition beaucoup plus large.

À cela s’ajoutent les réalités propres à cette édition.

L’affiche initiale a dû évoluer après les annulations de Textures puis Mother Of Millions. Kingcrow et After Lapse ont rejoint la programmation définitive. Il ne s’agit évidemment pas d’affirmer que ces changements expliquent la fréquentation. Nous n’en savons rien.

Une autre donnée mérite d’être prise en compte : Ready For Prog n’avait pas eu lieu en 2025.

Le festival ne repartait évidemment pas de zéro. Cinq éditions avaient déjà construit une histoire, une identité et un premier cercle de fidèles. Mais une année blanche interrompt une habitude. Elle oblige à recréer une dynamique, à réactiver les publics, à retrouver une visibilité et à remettre l’événement dans les agendas. Cela aussi compte.

Le samedi 17 octobre n’était pas un samedi ordinaire à Toulouse

La fréquentation du samedi doit également être replacée dans un contexte particulier.

Le 17 octobre 2026 s’inscrivait dans une journée nationale de mobilisation sociale, avec des manifestations organisées dans de nombreuses grandes villes françaises. À Toulouse, le cortège devait traverser une partie du centre-ville, notamment les boulevards de Strasbourg, d’Arcole et Lascrosses ainsi que le secteur de Compans-Caffarelli. Le Rex se situe avenue Honoré-Serres, dans l’environnement immédiat de cette partie du parcours.

Les portes du Ready For Prog ouvraient à 18 heures, pour un premier concert à 18 h 30. Impossible de mesurer l’impact réel de cette mobilisation sur la fréquentation du festival. Rien ne permet d’affirmer qu’elle a entraîné des renoncements, mais on ne peut pas davantage exclure qu’elle ait pesé sur certains déplacements ou certaines décisions prises au dernier moment.

Ce contexte rappelle surtout qu’un chiffre de fréquentation ne peut pas, à lui seul, servir de diagnostic sur l’état d’un genre musical.

Le même week-end, plusieurs choix pour les publics metal

Le contexte événementiel des 16 et 17 octobre mérite lui aussi d’être pris en compte. Le vendredi 16, alors que DGM était attendu en tête d’affiche du Ready For Prog, Gloryhammer, Majestica et Arion jouaient le même soir à Toulouse, à Interference.

À Bordeaux, Myrath se produisait au Rocher de Palmer. Dans le même temps, Seisach’ VII occupait les vendredi 16 et samedi 17 octobre à Sauveterre-de-Guyenne, avec une programmation consacrée au metal extrême.

Ces événements ne s’adressent évidemment pas exactement au même public. Un amateur de prog n’est pas automatiquement amateur de power metal, de death ou de black metal. Mais les frontières sont suffisamment poreuses pour que ces propositions puissent entrer en concurrence dans les arbitrages d’une partie du public metal, particulièrement à l’échelle d’un même week-end et d’un même grand Sud-Ouest.

Le calendrier du week-end illustre ainsi très concrètement ce que nous écrivions déjà dans un précédent article : le concurrent d’un festival n’est plus seulement un autre festival comparable. C’est l’ensemble des événements et des loisirs auxquels son public potentiel peut consacrer son temps et son argent.

Dans un contexte économique plus contraint, cette multiplication des choix devient nécessairement plus déterminante. Aimer plusieurs groupes ne permet pas d’assister à plusieurs concerts organisés au même moment. La question n’est donc plus uniquement : « cette affiche est-elle suffisamment bonne ? »

Elle devient : parmi toutes les propositions disponibles, est-elle celle que le spectateur choisira cette semaine-là ?

 

DGM live au Ready for Prog 2026 - LIve Report MRR

Le format lui-même mérite d’être interrogé

On peut également se poser la question du format du Ready For Prog. Six groupes étaient répartis sur deux soirées. Le vendredi comme le samedi, les portes ouvraient à 18 heures et le premier concert commençait à 18 h 30. Pour un public toulousain ou relativement proche, cette organisation peut parfaitement fonctionner. Elle devient plus contraignante dès que l’on cherche à attirer des spectateurs venant de plusieurs heures de route. Un vendredi à 18 h 30, une personne qui travaille encore en fin d’après-midi à Bordeaux, Montpellier, Pau ou dans une autre ville du grand Sud-Ouest dispose de très peu de possibilités pour assister au premier concert. Elle peut décider de venir plus tard, manquer une partie de la programmation ou simplement renoncer au déplacement.

Cela amène à poser une question qui dépasse d’ailleurs le seul Ready For Prog : le format d’un événement correspond-il à la géographie réelle de son public potentiel ?

Dans le cas d’un festival de niche, dont les spectateurs susceptibles de se déplacer peuvent être dispersés sur un territoire assez large, les jours et les horaires peuvent peser autant que l’affiche dans la décision finale.

On peut alors s’interroger sur d’autres formules.

Si les contraintes horaires et les conditions d’exploitation des salles le permettent, un événement concentré sur le samedi, avec quatre ou cinq groupes et une amplitude horaire plus large, permettrait-il d’attirer davantage de public régional ? Un spectateur pourrait partir le matin, assister à l’ensemble de la programmation et limiter éventuellement son déplacement à une seule nuit d’hôtel. Une journée plus dense pourrait également permettre un tarif journalier légèrement supérieur.

Cette hypothèse se heurte toutefois à des contraintes très concrètes. À Toulouse, de nombreuses salles disposent d’amplitudes d’ouverture limitées et terminent les concerts autour de minuit. Concentrer quatre ou cinq groupes sur une seule journée n’est donc pas nécessairement compatible avec les conditions d’exploitation disponibles.

Une seule journée signifie également accueillir moins de groupes, modifier l’équilibre des coûts et des recettes, concentrer le risque économique sur une seule date et réduire la durée de l’expérience collective.

Sans disposer du modèle économique détaillé du festival ni des possibilités offertes par les salles, il serait donc hasardeux d’affirmer qu’une formule serait meilleure qu’une autre. L’intérêt de la question est ailleurs.

La programmation n’est jamais la seule variable d’un événement. Les jours, les horaires, la durée, l’accessibilité, les contraintes du lieu et la géographie du public déterminent eux aussi qui peut réellement être présent.

Un événement peut ainsi disposer d’un public potentiel sensiblement plus large que son public réellement accessible.

Ce qu’un organisateur ne peut pas anticiper

La préparation d’un festival s’engage plusieurs mois, voire un an et plus avant l’événement. La date, la salle, la jauge, la programmation, les contraintes techniques et l’équilibre économique sont donc définis bien avant que l’ensemble des concerts et événements susceptibles de mobiliser le même public aux mêmes dates soit connu.

Entre la conception de l’événement et sa tenue, des aléas difficiles à prévoir peuvent modifier le contexte : d’autres concerts peuvent être annoncés aux mêmes dates, certains artistes peuvent annuler leur participation ou des événements extérieurs peuvent perturber les déplacements du public.

Le Ready For Prog 2026 « en a fait les frais ». Des concerts susceptibles d’intéresser une partie du même public ont été programmés ultérieurement sur le même week-end, tandis que deux groupes initialement annoncés ont annulé leur venue, obligeant les organisateurs à rechercher des remplaçants et à faire évoluer l’affiche.

La fréquentation finale dépend donc aussi de facteurs apparus après les choix initiaux et que l’organisateur ne maîtrise pas entièrement.

Le public n’a peut-être pas disparu : il s’est fragmenté

Au-delà des aléas propres à chaque édition, la manière de découvrir la musique a profondément changé. Les artistes n’ont jamais été aussi facilement accessibles, mais ils doivent capter l’attention d’un public sollicité en permanence par les plateformes, les réseaux sociaux et une offre musicale considérable.

MIDiA Research, société d’analyse spécialisée dans les industries du divertissement, de la musique et des médias numériques, observe une fragmentation croissante des mécanismes de découverte musicale. Chez les plus jeunes notamment, YouTube et les réseaux sociaux occupent désormais une place centrale, tandis que le streaming n’est plus nécessairement le premier espace de découverte.

Plus significatif encore : être exposé à une chanson ne signifie pas devenir auditeur régulier de l’artiste.

Une étude MIDiA publiée en 2025, fondée sur une enquête internationale auprès de 10 000 consommateurs, montre que la viralité et l’exposition sur les réseaux sociaux se transforment beaucoup moins automatiquement qu’on pourrait le penser en écoute durable, en exploration du catalogue ou en fidélité à l’artiste.

Pour une scène de niche, l’enjeu est donc d’abord celui de la visibilité. Des personnes pourraient aimer TEMIC sans jamais avoir l’occasion de découvrir le groupe.

Et la découverte ne suffit pas toujours. Écouter un morceau, suivre ensuite un artiste et décider finalement d’acheter une place de concert sont des engagements très différents.

C’est ce qui explique qu’un groupe puisse disposer d’une audience numérique significative sans parvenir à mobiliser autant de spectateurs dans une ville donnée. À l’inverse, un public plus restreint mais fidèle peut se déplacer beaucoup plus facilement lorsqu’un concert est annoncé.

Pour des artistes évoluant dans un genre de niche, être découvert reste donc un enjeu central : avant de mobiliser un public, encore faut-il parvenir à atteindre ceux qui pourraient être intéressés par leur musique.

Les arbitrages économiques ont eux aussi changé

Le contexte économique pèse aussi sur la fréquentation des concerts et des festivals. Quand le pouvoir d’achat se dégrade, le budget consacré aux loisirs se resserre et les choix deviennent plus nombreux.

Le public ne choisit plus seulement entre plusieurs affiches rock ou metal. Il arbitre entre une multitude d’usages possibles de son temps libre et de son budget.

Un concert ou un festival entre ainsi en concurrence avec un week-end, un restaurant, un voyage, une sortie culturelle, une activité sportive ou simplement le choix de ne pas dépenser à ce moment-là.

À cela s’ajoute le coût réel de la sortie. Le billet n’en représente qu’une partie. Pour un spectateur venant de loin, il faut aussi compter le transport, les péages éventuels, la restauration, parfois l’hébergement et, selon les cas, une partie du week-end mobilisée par le déplacement.

La décision finale dépend donc moins de l’intérêt pour un groupe pris isolément que de la valeur accordée à l’ensemble de l’expérience, comparée aux autres dépenses possibles au même moment.

Un public peut réellement aimer une programmation et pourtant décider de ne pas acheter son billet. C’est aussi pour cette raison qu’une bonne affiche ne suffit plus toujours : la qualité artistique crée l’envie, mais l’achat dépend aussi du budget disponible, du temps, de la distance et des autres choix de loisirs.

La crise du live dépasse très largement le metal progressif

Les difficultés rencontrées par le Ready For Prog ne sont pas propres au metal progressif. Elles s’inscrivent dans un contexte beaucoup plus large de fragilisation économique des festivals.

Le bilan 2026 du Centre national de la musique est particulièrement parlant : 91 % des festivals interrogés déclarent avoir rencontré des difficultés, principalement financières. Dans le même temps, le taux moyen de remplissage reste élevé, à 77 %, et un tiers des festivals dépassent 90 % de leur jauge.

Autrement dit, remplir ne suffit plus toujours à équilibrer une édition. Les coûts artistiques, techniques, de sécurité, de personnel ou d’assurance ont progressé, tandis que les recettes de billetterie, les partenariats et les subventions ne peuvent pas toujours suivre au même rythme.

Les conséquences sont déjà visibles. En 2025, 8 % des festivals ayant répondu à l’enquête du CNM n’ont pas tenu d’édition ; parmi ceux qui ont précisé les raisons de cette absence, les difficultés financières arrivent en tête.

Un festival peut afficher une bonne fréquentation et rester déficitaire. Un autre peut renoncer à une édition non parce que son public a disparu, mais parce que son équilibre financier ne permet plus de prendre le risque de l’organiser.

Les 130 spectateurs du vendredi et les 150 du samedi interrogent nécessairement la capacité de mobilisation du Ready For Prog, mais ils ne suffisent pas à mesurer l’intérêt du public pour le metal progressif.

La question n’est donc pas seulement de savoir combien de personnes sont venues, mais dans quelles conditions économiques un festival peut encore organiser une édition et être en mesure de recommencer l’année suivante.

 

TEMIC live au Ready for Prog Festival 2026 - Live Report MRR

Trop d’événements ?

Dans notre précédent article consacré à la question de savoir si une bonne affiche suffit encore, nous avions déjà évoqué la densification du marché du live. Concerts en salles, festivals, tournées internationales et événements locaux se succèdent désormais dans des calendriers chargés, alors que le temps disponible et le budget consacré aux loisirs restent limités.

Pour autant, parler simplement de « trop d’événements » serait réducteur. Il n’existe pas de seuil valable partout et pour tous les publics. Un territoire peut absorber plusieurs rendez-vous lorsqu’ils sont suffisamment différenciés, répartis dans le temps ou capables de mobiliser des communautés distinctes. À l’inverse, quelques événements programmés sur une même période et visant des publics proches peuvent rapidement se retrouver en concurrence.

Le problème tient donc moins au nombre absolu d’événements qu’à leur concentration, à leur positionnement et à la capacité de chacun à trouver sa place dans un marché déjà très sollicité.

Pour les scènes de niche, cette question est particulièrement sensible. Leur public potentiel est plus restreint, parfois dispersé géographiquement, et peut être sollicité par plusieurs concerts ou festivals sur une période courte. Dans ce contexte, une programmation cohérente et qualitative reste indispensable, mais elle ne suffit plus nécessairement à déclencher l’achat.

L’enjeu devient alors de transformer un public potentiel en public réellement mobilisé, au bon moment, sur le bon territoire et face à une offre de loisirs de plus en plus concurrentielle.

Faire vivre une communauté au-delà du festival

Pour un événement aussi spécialisé que le Ready For Prog, l’enjeu ne consiste pas seulement à vendre des billets. Il s’agit aussi de rassembler dans la durée une communauté autour du metal progressif et des groupes qui le font vivre.

Le festival dispose déjà de points de contact avec ce public, notamment une page Facebook et un compte Instagram. Il disposait également d’un site internet, aujourd’hui hors ligne après le non-renouvellement de son hébergement. La question est donc moins celle de créer de nouveaux outils que de savoir comment maintenir un lien régulier avec la communauté entre deux éditions.

Cette continuité prend une importance particulière après une année sans festival. Entre l’édition 2024 et celle d’octobre 2026, les habitudes se sont nécessairement distendues, tandis que de nouveaux albums, de nouvelles tournées et d’autres événements sont venus solliciter l’attention du public.

Mais il faut aussi tenir compte de la réalité du Ready For Prog. Le festival est porté par trois amis qui disposent d’un temps limité pour faire vivre le projet en dehors de sa préparation. Cette réalité impose naturellement un rythme de communication compatible avec des moyens humains réduits.

L’enjeu n’est donc pas de publier quotidiennement ni de multiplier artificiellement les contenus. Une présence plus régulière peut passer par quelques rendez-vous bien identifiés : suivre l’actualité des groupes déjà accueillis, présenter ceux qui pourraient intéresser la communauté, revenir sur les éditions précédentes ou partager ponctuellement les coulisses de la préparation.

Dans une scène de niche, ces contenus ont aussi une fonction de découverte. Ils permettent de maintenir le contact avec ceux qui connaissent déjà le festival, mais également de faire connaître des artistes à des personnes qui pourraient ensuite avoir envie de les voir sur scène.

Le Ready For Prog peut ainsi être plus qu’un rendez-vous organisé tous les un ou deux ans : il peut constituer un point de rassemblement pour une communauté qui partage le même intérêt pour le prog.

La difficulté consiste évidemment à trouver un niveau de présence compatible avec les moyens humains disponibles. Mais c’est probablement là que se joue une partie de la capacité à maintenir cette communauté active d’une édition à l’autre.

La continuité éditoriale peut alors contribuer à la continuité de la relation avec le public.

Le live reste le moment de vérité

Le metal progressif reste une musique particulièrement exigeante à jouer sur scène. Les structures complexes, les changements de rythme, les enchaînements instrumentaux et la précision demandée aux musiciens ne peuvent pas être réduits à une simple démonstration technique : en concert, tout doit rester lisible, cohérent et vivant.

C’est là que le live apporte une réponse que l’écoute d’un album ne suffit pas toujours à donner. La virtuosité peut impressionner, mais elle ne prend réellement sens que lorsqu’elle sert le morceau, crée une dynamique collective et parvient à maintenir l’attention du public.

Le Ready For Prog l’a montré à plusieurs reprises au cours de cette édition. DGM, TEMIC, Kingcrow ou les autres groupes programmés ne se contentent pas de reproduire des compositions complexes : ils doivent leur donner une présence, une énergie et une continuité sur scène.

Le live devient ainsi le véritable révélateur de cette musique : la technique y est immédiatement confrontée à l’interprétation, à la cohésion du groupe et à la capacité de transmettre quelque chose au public.

C’est probablement l’une des exigences du metal progressif. Sa complexité peut parfois devenir un code, mais sur scène elle ne fonctionne que si elle dépasse la performance pure pour redevenir de la musique.

Alors, qui écoute encore du metal progressif ?

La question posée par Luc reste entière. Mais après deux jours passés au Ready For Prog, difficile d’y répondre uniquement par les chiffres de fréquentation.

Le metal progressif continue d’exister, de se transformer et de nourrir des groupes qui n’en donnent pas tous la même définition. Certains restent proches des codes historiques du genre, d’autres s’en éloignent, les mélangent à d’autres influences ou finissent même par ne plus être considérés comme prog. C’est peut-être aussi le signe qu’un genre associé depuis ses origines à l’évolution des formes ne peut pas rester enfermé dans une définition unique.

Le fait que la question de Luc ait été reprise par Stéphane Gallay, commentée par plusieurs lecteurs de Music Waves et prolongée ici montre au moins que le sujet continue à susciter le débat. Cela n’efface pas les difficultés de fréquentation rencontrées par certains événements, mais invite à ne pas confondre une scène de niche avec une scène sans public.

Le Ready For Prog 2026 en offre finalement une illustration assez juste : une fréquentation modeste, six groupes sur scène et suffisamment de matière pour alimenter, dans les jours qui ont suivi, plusieurs réflexions sur l’état du prog.

Nous avons choisi pour terminer cet article de laisser la scène parler autrement
………………………par les images.

Ready For Prog Festival 2026 en images

Cette 6ème édition du READY FOR PROG FESTIVAL 2026 restera, elle aussi, comme tous les précédentes, un grand cru ! Des groupes remarquables, des musiciens d’une gentillesse incroyable et un public enthousiaste, même si malheureusement trop clairsemé. Un festival à taille humaine, où les échanges avec les artistes font aussi partie de l’expérience.

Les photographies qui suivent reviennent sur ces deux jours, au moment où la musique cesse d’être une catégorie, un genre ou un sous-genre pour redevenir une expérience.

Et ceux qui n’étaient pas là ont manqué quelque chose.

Amon Sethis

Amon Sethis ouvrait avec brio la première soirée du Ready For Prog Festival 2026, vendredi 16 octobre au Rex de Toulouse. Toujours autant d’énergie et de passion sur scène. Venant de Bordeaux je ne suis malheureusement arrivé qu’à l’avant dernier morceau de leur prestation. Une première série d’images pour revenir sur le début de cette sixième édition.

Philosophobia

La soirée du vendredi se poursuivait avec Philosophobia, deuxième groupe à monter sur la scène du Rex. Voici notre sélection de photographies de leur passage au Ready For Prog 2026.

DGM

DGM clôturait la soirée du vendredi en tête d’affiche.

DGM et moi, c’est une vieille histoire.
J’écoute le groupe depuis 2006, année où Simone Mularoni, alors guitariste d’Empyrios, rejoint DGM et succède à Diego Reali. Presque vingt ans plus tard, le plaisir est toujours intact.
À Toulouse, Andrea Arcangeli manquait à l’appel, retenu par une tournée avec Gus G. et Ronnie Romero, tandis que Michele Sanna assurait la batterie à la place de Fabio Costantino.
Et sur scène, DGM reste DGM : des compositions que j’adore, des musiciens d’un niveau impressionnant, une maîtrise totale… et cette voix de Mark Basile, qui fait partie pour moi des grandes signatures du groupe.
Un très beau concert au READY FOR PROG FESTIVAL 2026, et forcément un vrai plaisir à photographier.

After Lapse

Le samedi 17 octobre débutait avec les Madrilènes d’After Lapse, venu ouvrir la seconde journée du festival en remplacement de Mother Of Millions.
Une nouvelle soirée consacrée au prog commençait au Rex de Toulouse.

Kingcrow

Kingcrow mérite bien sa couronne…

J’avais déjà photographié les Italiens au Ready For Prog en 2022. Quatre ans plus tard, je les ai retrouvés avec beaucoup de plaisir sur la scène du Rex.
J’ai aimé leur set. Un prog moderne, énergique, dans lequel j’ai parfois retrouvé un côté « leprousien », notamment dans les ambiances, les contretemps des rythmiques et dans certaines attitudes scéniques.
Diego Marchesi porte évidemment une grande partie du concert avec une très belle voix et une présence généreuse. Mais Kingcrow ne repose pas uniquement sur son chanteur : le travail autour des harmonies vocales apporte beaucoup aux morceaux, avec les chœurs du bassiste et des guitaristes.
Et difficile de ne pas suivre Riccardo Nifosì du regard. Très mobile, régulièrement au contact de Diego Marchesi, le bassiste participe pleinement à l’énergie du show et offre quelques beaux moments de complicité sur scène.
La setlist toulousaine faisait largement la part belle à Hopium avec « Kintsugi », « Parallel Lines », « Night Drive », « Glitch » et « Hopium », tout en revenant à The Persistence avec « Drenched », « Closer » et le morceau-titre, ainsi qu’à « Eidos » avec « The Moth ».
Le groupe en a également profité pour jouer « Highest Stakes » un nouveau titre encore inédit, testé sur scène pendant cette tournée. Une prestation solide, un concert généreux. Et une nouvelle fois, une très belle soirée avec Kingcrow.

TEMIC

La sixième édition du Ready For Prog se terminait avec TEMIC, tête d’affiche du samedi soir. Le groupe concluait ainsi les deux journées de concerts au Rex de Toulouse.

Et quel concert ! Pour moi, c’était LE rendez-vous à ne manquer sous aucun prétexte. Quelle prestation, quelle énergie, quelle maîtrise instrumentale ! Assurément l’un de mes concerts préférés de l’année.
Fredrik Bergersen Klemp possède une palette vocale impressionnante. Il passe d’un chant doux, presque murmuré, à des passages beaucoup plus puissants, avec une multitude de nuances intermédiaires. Mais ce qui m’a particulièrement marqué, c’est sa façon de vivre chaque chanson, de transmettre les émotions et d’aller au contact du public, jusqu’à chanter au milieu des spectateurs.
Eric Gillette, que je suis depuis longtemps, a une nouvelle fois démontré toute l’étendue de son talent. Ses riffs précis, ses accords incisifs et ses solos mélodiques témoignent d’une maîtrise remarquable. Un guitariste dont le jeu me fascine toujours autant. Un virtuose !!!
Miguel Pereira, c’est une autre dimension à la basse ! Des lignes et des licks d’une précision redoutable, une technicité impressionnante et surtout une personnalité sonore immédiatement identifiable. Il existe vraiment un « son Pereira » !
Diego Tejeida – d’Tej, aux claviers et synthétiseurs, apporte cette richesse d’arrangements et ces textures sonores qui occupent une place essentielle dans l’identité musicale de TEMIC. Son jeu est immédiatement reconnaissable.
Enfin, Frank Nordeng Røe, qui remplace Simen Sandnes pour cette tournée européenne, a parfaitement tenu sa place derrière les fûts, avec une prestation solide et précise.
Mais au-delà des performances individuelles, ce qui m’a frappé, c’est l’alchimie entre ces cinq musiciens. Des personnalités différentes, une maîtrise instrumentale impressionnante, mais surtout une véritable cohésion sur scène. Un concert exceptionnel !

Et pour terminer cet article un grand merci à Hatem, Luc Millésime Romain Castel