Interview John – Salem BX – septembre 2025
Entre passion, résilience et fidélité à l’underground, John a fait du Salem BX « l’âme du metal bordelais ». À l’occasion de l’inauguration de sa nouvelle scène ce samedi 13 septembre 2025, My Rock Revolution a voulu mettre en lumière son parcours, ses convictions et sa vision d’avenir pour la scène locale.
Présentation et parcours
MRR : Peux-tu te présenter à nos lecteurs ?
Je m’appelle John, j’ai 40 ans et je me définirais comme un amoureux inconditionnel de la musique. J’écoute un peu de tout, mais j’ai toujours eu une préférence pour le metal. Avant de reprendre le Salem, j’étais mécanicien auto.
Mon rêve, depuis mes 15 ans, c’était d’avoir ma propre salle de concert. Alors bon, à 15 ans tu rêves d’un Zénith et à 30 balais passés tu réalises que le Salem, c’est déjà énorme… J’ai franchi le pas au moment de ma crise de la trentaine : Salem était en vente, je me suis lancé dans l’aventure.
MRR : Quels ont été les groupes marquants de ta jeunesse ?
J’ai découvert le metal grâce aux compilations vendues en supermarché à l’époque. C’était la vague néo-metal : Korn, Slipknot, Rammstein… Avant ça, je suis passé par le heavy avec Iron Maiden, une étape incontournable. Et puis j’ai rapidement basculé vers des styles plus sombres, jusqu’au deathcore. Ce n’est pas forcément le style le plus raffiné, mais pour moi c’était un énorme défouloir. Aujourd’hui j’écoute aussi du bluegrass ou des sons du bayou américain, parce qu’après six heures de metal il faut parfois se poser un peu !!
« Adapter le lieu aux musiciens, pas l’inverse »
MRR : Tu as toi-même été batteur pendant de longues années ?
Oui, j’ai joué une dizaine d’années en groupe, plus cinq ans en autodidacte avant ça. Mais depuis que j’ai repris le Salem, j’ai arrêté. Je n’ai plus le temps, et surtout je n’entends plus la musique de la même manière. Maintenant, c’est moi qui m’occupe de la régie son pendant les concerts. Je sais ce qu’il faut faire pour que ça sonne bien en façade et du coup je me mets des barrières techniques dans la tête qui m’empêchent de jouer avec la même liberté qu’auparavant.
MRR : Est-ce que le fait d’avoir été musicien influence ta manière de gérer le Salem ?
Complètement. Je connais les contraintes des musiciens, que ce soit pour la batterie, la basse, la guitare ou le chant.
Donc j’essaie d’adapter le lieu aux musiciens, et pas l’inverse. Plus ils se sentent bien, moins ils ont de contraintes, plus ils se lâchent sur scène. Résultat : le show est meilleur pour tout le monde. C’est peut-être ce qui fait la différence avec d’autres clubs.

MRR : Quand as-tu repris le Salem ?
En mars 2020. Quatorze jours avant la fermeture administrative liée au Covid…
MRR : Le Salem, tu le connaissais avant ?
Oui, depuis 2009. J’y répétais avec mon groupe. J’adorais le lieu mais je trouvais qu’il n’était pas exploité à son vrai potentiel. Quand il a été mis en vente, c’était une évidence.
MRR : Comment as-tu traversé cette période de crise sanitaire ?
Avec beaucoup de déni au départ. J’ai éteint mon téléphone pendant deux mois. Puis il a fallu prendre les problèmes les uns après les autres et essayer de tenir. Les travaux que je viens de terminer étaient prévus initialement pour l’été 2020. Tout a été décalé. On a connu les concerts assis, ce qui était absurde avec du hardcore. Mais les groupes ont joué le jeu, certains ont même distribué des « frites de piscine » pour mettre l’ambiance malgré tout dans les concerts assis.
J’ai été le premier en France à réannoncer un concert sur Facebook dès le 3 juillet 2020. Le téléphone a sonné non-stop pendant 48 heures. On ne savait pas si ça tiendrait, mais les gens en avaient tellement besoin. Je remercie d’ailleurs les groupes de la soirée comme 589 d’avoir accepté de jouer alors qu’on ne savait même pas si on aurait le droit d’aller jusqu’au bout Moi, je voulais coûte que coûte continuer à faire vivre la culture underground. C’est ça, mon moteur.
“La culture ne doit pas être que ce qui est rentable”
MRR : Et l’après COVID ?
Le Covid a été un accélérateur, beaucoup de petites salles déjà fragiles ont fermé. Aujourd’hui les subventions se raréfient, on sent que la culture n’est pas la priorité.
Les grosses structures captent des budgets énormes pour des coûts fixes lourds ; pendant ce temps, l’underground crève. Nous, on a fait le choix d’investir nous-mêmes : mettre à dispo un vrai lieu, faire du son propre, accueillir les scènes niches (même celles que personnellement je n’écoute pas).
Le Salem et son ADN
MRR : Comment définirais-tu la philosophie du Salem ?
C’est simple : c’est un lieu dédié au metal et aux musiques rock underground. Ici, tout est pensé pour que ce style sonne le mieux possible. La façade de la salle a été réglée pour le metal, le son est calibré par quelqu’un qui ne fait que ça. Résultat : on est reconnu pour la qualité sonore du Salem.
Mais l’ADN, ce n’est pas seulement la technique.
C’est aussi l’accueil. Moi je le dis souvent : “le Salem, c’est mon salon”. Ce n’est pas une salle impersonnelle, j’y passe entre 70 et 80 heures par semaine. Alors forcément j’y mets beaucoup de moi-même.
Ma compagne Angie gère le bar, Julia s’occupe aussi des réseaux sociaux, et toutes les deux assurent un vrai accueil. Moi, je râle vite quand ça ne va pas, c’est vrai (rires). Mais toujours dans l’intérêt du public. Parce que ce que je ne supporte pas, ce sont les groupes qui ne respectent pas leur public. Quand tu fais payer une entrée, tu as une responsabilité : jouer à l’heure, jouer sobre, donner le meilleur de toi-même. Sinon, je n’hésite pas à couper court.
MRR : Le Salem est aussi un lieu où le public se sent en sécurité.
Oui, et c’est très important pour moi. Je veux que les femmes notamment se sentent à l’aise. On a déjà dû virer un mec du pit parce qu’il avait des comportements déplacés. Je préfère mille fois prendre cette décision et garantir un lieu safe. Beaucoup m’ont remercié pour ça.
Salem, c’est donc un lieu safe, familial et de passionnés, dédié au metal et à ses multiples scènes underground. Tout y est pensé pour que les musiciens se sentent bien, qu’ils puissent donner le meilleur sur scène et que le public vive un vrai moment de partage. On met un point d’honneur à respecter le public et les groupes qu’ils soient amateurs ou confirmés. Ce respect mutuel, c’est la clé.
Une offre complète : plus qu’une salle : un écosystème !!
MRR : Le Salem, n’est pas qu’une salle de concerts ?
Non loin de là. C’est un Club multi-activités :
- 5 box de répétition loués du lundi au samedi.
- La possibilité de répéter directement sur scène.
- Un accompagnement en résidences pour aider les groupes à préparer des tournées, …
- Une pépinière de groupes locaux que j’avais créée (j’accompagnais 3 groupes / an) mais que j’ai dû arrêter car trop chronophage (je ne peux pas malheureusement me démultiplier).
- Des scènes ouvertes qu’on aimerait relancer prochainement.
- Et bien sûr, le bar, avec une carte de bières soignée et diversifiée.
Bref, l’idée est d’offrir aux groupes plus qu’une scène : un vrai écosystème pour répéter, progresser, tester, jouer.
Mrr : Combien de concerts organises-tu chaque année ?
Depuis deux ans, on tourne entre 60 et 80 concerts par an. Ça varie selon les saisons, mais le rythme est intense. Les soirées hardcore, par exemple, accueillent souvent 4 groupes avec des sets courts. Et le public est unique : bruyant, déchaîné, mais toujours bon enfant. Ils m’ont même pété un mur une fois (rires).
Une économie fragile mais réaliste
Le Salem fonctionne en SARL, pas en association. Pendant cinq ans, on a mis la salle gratos à disposition pour relancer la machine après le Covid. À partir de 2026, on passera à une location de 200 € — le juste prix.
Beaucoup diront trop cher, d’autres pas assez. Mais ça reste accessible pour un groupe autoproduit, une asso ou un petit tourneur.
Travaux et nouvelle scène : un vrai Club taillé pour le Live
MRR : Justement tu as mené de gros travaux cet été. Qu’est-ce qui a changé concrètement ?
On a tout repensé. Avant, la scène était en triangle, ce qui posait des problèmes acoustiques énormes. On a tout abattu et reconstruit : aujourd’hui, c’est une scène linéaire, beaucoup plus haute (80 cm), avec un accès direct depuis les coulisses. Fini le temps où les musiciens devaient traverser le public pour monter sur scène.
La scène fait désormais 5,30 m de large sur 4,70 m de profondeur, soit environ 25 m². La salle entière mesure 10 m de large sur 9 m de profondeur, et avec la régie, ça nous donne une surface d’accueil d’environ 74 m² pour le public. Résultat : la jauge passe de 160 à 230 personnes. C’est un énorme gap.

MRR : Et côté son ?
On a doublé le système de façade : deux têtes et deux subs par côté, avec les enceintes désormais aériennes et plus posées au sol. Ça change tout : le son est beaucoup plus homogène dans la salle. On a aussi travaillé l’acoustique en inclinant le plafond et en traitant les murs pour calmer les échos. Bien sûr, rien ne remplace une salle pleine, mais on est désormais prêts pour offrir une expérience bien supérieure.
MRR : Le visuel aussi a été repensé ?
Oui, la déco a évolué et on a racheté du matériel lumière. J’aurais aimé aller plus loin, mais les fonds manquaient.
L’objectif était clair : que les groupes et le public sentent un vrai saut qualitatif. Quitte à faire une “connerie”, comme je dis, autant la faire à fond. Ces travaux ont coûté trois fois le budget initial, mais le résultat est là.
MRR : Le 13 septembre, c’est la grande inauguration. Comment l’as-tu imaginée ?
Je voulais une soirée à l’image de la scène locale, avec des acteurs qui comptent. On a donc monté une affiche avec 6 groupes : Héboïdophrénie, Silicium, Sujin, Explicit Silence, Execution, Oppression, avec pour partenaire The Insane Legions.
C’est une soirée old school : pas de prévente, billetterie sur place, premier arrivé premier servi. On ouvre à 17h30, concerts dès 18h, avec six plateaux qui vont varier du hardcore au metal moderne. C’est un vrai marathon, mais ça va être une soirée historique pour Salem.

MRR : Tu es quelqu’un qui entreprends toujours. Quels sont tes projets pour Salem ?
La nouvelle scène, c’était le gros chantier, le projet final que j’avais en tête depuis longtemps. C’est le projet de ma vie, maintenant il faut que je la fasse vivre. Structurellement, Salem est maintenant abouti. Bien sûr, il reste toujours des améliorations à faire — remplacer du matériel, renforcer et améliorer les studios de répète – mais le cap est atteint. Ici au Salem chaque euro de bénéfice est réinvesti.
Mon rêve absolu serait d’acheter les murs pour avoir une liberté totale, mais ça, c’est une autre histoire.
MRR : Et au-delà de Salem, tu penses à développer le concept ailleurs ?
Oui, j’y ai pensé. Monter une franchise « Salem » pourrait marcher dans plein de villes, mais vu que je passe déjà 70 heures par semaine ici, avec deux lieux ce serait l’enfer.
L’idée que je creuse, c’est plutôt de créer une coopérative de salles : un réseau de clubs indépendants qui échangent des dates pour faciliter les tournées.
Tu joues le jeudi à 150 km, le vendredi à Salem, puis le samedi ailleurs : ça aide les groupes à construire des week-ends cohérents et limite leurs frais. Ce serait une vraie bouffée d’air pour les groupes émergents.
MRR : Et côté diversification, tu restes centré sur le metal ?
Salem restera toujours une salle metal et rock underground, c’est son ADN. Mais on peut ouvrir ponctuellement à d’autres formats : du stand-up, du théâtre, voire des soirées électro-indus. Tant que ça reste cohérent et qu’on ne perd pas le public de base.
L’important, c’est de garder le côté familial et safe qui fait l’identité du Club, d’être un lieu permissif mais responsable : ici, les gens doivent se sentir chez eux.
Une équipe réduite mais soudée
MRR : Tu n’es pas seul à faire tourner Salem. Qui t’accompagne au quotidien ?
Ma compagne est la vraie patronne (rires). Elle me suit dans toutes mes idées folles depuis des années. C’est elle qui gère le bar, qui choisit les bières et qui tempère mes excès. On a aussi Julia, une amie de longue date qui s’occupe du bar et des réseaux sociaux. On est une petite équipe, mais soudée. C’est parfois difficile de tout gérer à trois, surtout avec des concerts tous les week-ends et la logistique qui va avec. L’idéal serait de renforcer l’équipe, mais ça reste compliqué financièrement.
MRR : Enfin dernière question Jon pour conclure cette interview : qu’elle est ta plus grande fierté depuis que tu as repris le Salem ?
C’est simple : qu’on soit toujours debout. Entre le Covid, les normes de sécurité, les galères financières et les dettes, il y a eu des moments où on aurait pu fermer. Mais Salem est toujours là, et même plus fort qu’avant avec la nouvelle scène.
Voir la salle pleine, entendre que pour certains groupes Salem est “the place to be” à Bordeaux, ça me touche énormément. Même si moi je garde les pieds sur terre et que je vois Salem comme un petit club, pour beaucoup il a une importance énorme.
Retours en images sur la soirée d’inauguration du 13 septembre
Avec Oppression, Silicium, Execution, Explicit Silence, Sujin, Heboidophrenie





























































